PARTIE 2 – Ma belle-mère connaissait déjà le nom que les médecins venaient de prononcer

Je suis sorti dans le couloir.

Monique a décroché au premier appel.

« Sébastien ? »

Sa voix tremblait.

« Emma va bien ? »

« Elle est stable. »

« Dieu merci. »

« Monique. »

Silence.

« Tu connais la maladie de von Willebrand ? »

Long silence.

Trop long.

« Oui. »

Je fermai les yeux.

« Comment ? »

Elle inspira.

« Parce que ma mère l'avait probablement. »

Je m'appuyai contre le mur.

« Probablement ? »

« À l'époque, ce n'était pas diagnostiqué comme aujourd'hui. Mais elle saignait énormément. Après ses accouchements. Après une extraction dentaire. »

« Et Camille ? »

Monique ne répondit pas.

« Monique. »

« Camille avait été testée une fois. »

Je sentis une chaleur monter dans ma poitrine.

« Quand ? »

« À dix-neuf ans. »

« Et ? »

« Résultats limites. »

« Limites comment ? »

« Le médecin avait dit qu'il fallait refaire les tests plus tard. Elle ne l'a jamais fait. »

Je ne savais plus quoi dire.

« Pourquoi personne ne m'a jamais raconté ça ? »

« Camille ne voulait pas t'inquiéter. »

Je ris.

Pas parce que c'était drôle.

« Elle est morte d'une hémorragie. »

« Je sais. »

« Et personne n'a pensé à dire : elle avait peut-être un trouble de coagulation ? »

Monique pleurait maintenant.

« J'y ai pensé. »

Cette phrase me fit me redresser.

« Quand ? »

« Après. »

« Après sa mort ? »

« Oui. »

« Et tu n'as rien dit pour Emma ? »

« Je pensais qu'ils avaient tout vérifié. »

« Qui, ils ? »

« Les médecins. »

« Ils ne peuvent pas vérifier quelque chose qu'on ne leur dit pas ! »

Ma voix résonna dans le couloir.

Une infirmière me regarda.

Je baissai le ton.

« Monique, Emma saigne depuis des heures. Elle a treize ans. Et tu savais qu'il y avait peut-être ça dans la famille. »

« Je suis désolée. »

Je fermai les yeux.

Les mots me rappelaient trop l'hôpital après la mort de Camille.

Désolé.

Complication.

Rare.

Impossible à prévoir.

Tout ce qui signifie :

nous n'avons plus rien à faire maintenant.

Je raccrochai trop brusquement.

Puis je retournai dans la chambre.

Emma dormait.

Une perfusion coulait.

Son visage avait repris un peu de couleur.

La docteure irlandaise du service d'hématologie arriva une heure plus tard.

Docteure Byrne.

Elle expliqua les examens.

Facteur von Willebrand.

Facteur VIII.

Temps de coagulation.

Numération.

Fer.

Elle prévint aussi :

« Les résultats peuvent varier selon le stress, les hormones et le moment du prélèvement. Il faudra probablement confirmer plus tard. »

Enfin quelqu'un disait clairement :

un test n'est pas toujours une réponse définitive.

Je demandai :

« Est-ce que sa mère aurait pu avoir des résultats normaux ou presque normaux et quand même être atteinte ? »

« Oui. Selon le type et les circonstances. »

Je racontai ce que Monique venait de m'avouer.

Elle prit des notes.

« C'est important. »

Emma se réveilla pendant la conversation.

« Maman avait ça ? »

Je me tournai.

Je n'avais pas réalisé qu'elle entendait.

« On ne sait pas. »

« Mais peut-être. »

« Oui. »

Elle resta silencieuse.

Puis :

« Donc je l'ai eu d'elle ? »

Je détestais déjà la direction de sa pensée.

« Peut-être que tu as hérité quelque chose. Mais ce n'est la faute de personne. »

Elle regarda ses mains.

« Si maman savait… »

« Elle ne savait pas vraiment. »

Moi-même, je n'en étais plus certain.

Cette nuit-là, nous sommes restés à Dublin.

La compagnie aérienne prit en charge l'hôtel, mais je ne quittai pas l'hôpital.

Emma continua de saigner, mais moins.

Un traitement hormonal fut commencé.

On lui donna aussi un médicament antifibrinolytique.

Le lendemain, les premiers résultats arrivèrent.

Pas un diagnostic final.

Mais suffisamment anormaux pour renforcer fortement le soupçon.

Docteure Byrne dit :

« Nous allons vous orienter vers une équipe spécialisée en France. »

« Et le voyage ? »

« Pas aujourd'hui. Peut-être demain si les saignements restent contrôlés. »

Emma demanda :

« Je pourrai refaire de la gymnastique ? »

La médecin sourit.

« Probablement oui, avec quelques précautions. »

« Et prendre l'avion ? »

« Oui. »

« Et avoir des enfants ? »

La question me surprit.

La médecin répondit doucement.

« Beaucoup de femmes atteintes ont des enfants. Il faut simplement que les médecins soient informés et préparés. »

Emma hocha la tête.

Puis elle demanda :

« Ma mère est morte parce que personne n'était préparé ? »

Personne ne répondit tout de suite.

Docteure Byrne finit par dire :

« Nous ne pouvons pas savoir ça avec certitude sans revoir son dossier. »

Je regardai Emma.

« Mais on peut essayer de comprendre. »

Le soir, Monique m'envoya un message.

« J'ai retrouvé quelque chose dans les affaires de Camille. »

Photo jointe.

Une enveloppe médicale.

Datée de quinze ans plus tôt.

Laboratoire d'hématologie.

Je zoomai.

Nom :

CAMILLE DUBOIS.

Puis une phrase manuscrite.

« Suspicion de maladie de von Willebrand. Contrôle conseillé avant grossesse ou chirurgie. »

Je sentis mon corps devenir froid.

Avant grossesse ou chirurgie.

Camille avait eu une grossesse.

Puis, six ans plus tard, une chirurgie.

Je rappelai Monique.

Cette fois, je ne criai pas.

Je n'avais plus l'énergie.

« Où était ce document ? »

« Dans une boîte chez moi. »

« Depuis combien de temps ? »

« Depuis avant votre mariage. »

Je fermai les yeux.

« Est-ce que Camille l'avait oublié ? »

« Je ne sais pas. »

« Est-ce que toi, tu l'avais oublié ? »

Monique pleurait.

« Oui. Peut-être. Je ne sais plus. »

Je voulais lui en vouloir.

Une partie de moi lui en voulait.

Mais une autre savait déjà que la mémoire familiale est souvent désordonnée.

Les vieux papiers.

Les médecins.

Les choses qu'on repousse.

Ça n'excusait rien.

Mais ça rendait la vérité moins simple qu'un coupable unique.

Le lendemain, nous rentrions en France.

Pas au Canada.

Voyage annulé.

Dans l'avion du retour, Emma resta près de moi.

Avant de décoller, elle ouvrit mon sac.

« Tu as encore des serviettes ? »

« Maintenant j'en ai douze. »

Elle sourit.

« Papa. »

« Je panique de manière organisée. »

Elle rit.

Puis devint sérieuse.

« Quand on rentre, je veux lire le dossier de maman. »

Je la regardai.

« Tu es sûre ? »

« Oui. »

Et je compris que notre voyage n'était pas terminé.

Il avait simplement changé de destination.

Le lendemain matin, alors qu’Emma dormait encore, j’ai relu tous les vieux messages de Camille que j’avais conservés.

Je cherchais des indices.

Des phrases que j’aurais ratées.

Je trouvai surtout des choses ordinaires.

« J’ai encore saigné du nez cette nuit. »

« Le dentiste dit que je saigne beaucoup, quelle horreur. »

« Je suis couverte de bleus, on dirait que je me bats la nuit. »

À l’époque, nous en riions.

Camille était maladroite.

Camille avait la peau fragile.

Camille disait toujours qu’elle marquait facilement.

Tout avait une explication simple.

Jusqu’au jour où ces détails formaient soudain un motif.

Je détestais ce sentiment.

Celui de relire une vie avec une information nouvelle et de vouloir transformer chaque souvenir en preuve.

Docteure Byrne m’avait prévenu :

« Attention au biais rétrospectif. Beaucoup de gens ont des bleus ou des saignements de nez sans trouble de coagulation. »

Je le savais.

Mais émotionnellement, je cherchais quand même.

Quand Emma se réveilla, elle me vit avec mon téléphone.

« Tu fais quoi ? »

« Rien d’utile. »

« Tu cherches maman ? »

Je la regardai.

« Un peu. »

Elle se redressa.

« Tu crois que tu aurais pu savoir ? »

Question dangereuse.

Je répondis honnêtement.

« Je ne sais pas. Mais je crois que je cherche une façon de me dire que j’aurais pu empêcher quelque chose. »

Emma resta silencieuse.

Puis elle dit :

« Mais t’étais pas médecin. »

« Non. »

« Et même les médecins savaient pas. »

« Pas complètement. »

Elle hocha la tête.

« Alors arrête de te faire un procès. »

Je la regardai.

Treize ans.

Et déjà plus raisonnable que moi.

Je souris.

« Tu tiens ça de ta mère. »

« Tant mieux. »

Plus tard, une infirmière passa avec un carnet explicatif.

Elle montra à Emma comment surveiller les saignements.

Quand demander de l’aide.

Quels médicaments éviter sans avis médical.

Emma posait des questions précises.

Pas paniquée.

Pratique.

Je réalisai que c’était aussi une façon de lui rendre du contrôle.

Le sang avait transformé une première règle en urgence.

L’information pouvait transformer l’urgence en plan.

Et ça comptait énormément.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Le dossier de Camille contenait une phrase qui changeait notre compréhension de sa mort

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L’hôtesse m’a dit que ce n’était probablement pas une simple première règle

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