Élodie rit nerveusement.
« Attends. »
Elle regarda Julien.
Puis Marc.
Puis moi.
« Propriétaire ? »
Marc hocha lentement la tête.
« Moreau Industries. »
Le nom était écrit sur le badge.
Élodie le regarda comme si elle le voyait pour la première fois.
« Je croyais que… »
Julien répondit calmement :
« Que j'étais soudeur ? »
Elle rougit.
« Oui. Enfin… »
« Je le suis. »
« Mais tu possèdes l'entreprise ? »
« Aussi. »
Élodie regarda Marc.
« Pourquoi tu ne m'as jamais parlé de lui ? »
Marc sembla embarrassé.
« Pourquoi je t'aurais parlé de chaque entreprise industrielle ? »
Julien corrigea :
« Nous ne sommes pas votre fournisseur. »
Marc le regarda.
Julien continua :
« Nous sommes maintenant propriétaire du site sur lequel votre société a son contrat logistique. »
Je connaissais ce ton.
Calme.
Précis.
Pas agressif.
Julien parlait ainsi quand il ne voulait laisser aucune place à une mauvaise interprétation.
Marc acquiesça.
« Exact. »
Élodie se tourna vers moi.
« Tu ne m'as jamais dit. »
Je presque souris.
« Tu ne m'as jamais demandé. »
Cette phrase la blessa.
Je le vis.
Et une partie de moi détesta ressentir un petit soulagement.
Je n'étais pas venue pour ça.
Je ne voulais pas d'une revanche de gala.
Je voulais juste passer une soirée avec mon mari.
Élodie demanda :
« Depuis quand ? »
« Depuis longtemps. »
« Et vous êtes… riches ? »
Julien me regarda.
Je levai les yeux au ciel.
« Sérieusement ? »
Elle se crispa.
« C'est juste une question. »
« Non. C'est exactement la question que tu as toujours posée. »
Elle baissa les yeux.
Marc intervint.
« Élodie, arrête. »
Elle le regarda, vexée.
« Je veux comprendre. »
Je répondis :
« Nous avons construit une entreprise. Ça marche bien. C'est suffisant. »
Julien ajouta :
« Très bien, même. »
Je lui donnai un petit coup de coude.
Il sourit.
Cette petite scène semblait rendre Élodie encore plus mal à l'aise.
Parce que ce qu'elle voyait n'était pas seulement de l'argent.
C'était une relation.
La même quatorze ans plus tard.
Marc, lui, semblait surtout préoccupé par son contrat.
Je le voyais.
Il cherchait le bon moment.
Puis il dit :
« Julien, à propos de Saint-Priest… »
Julien leva une main.
« Pas ce soir. »
Marc s'arrêta.
« Bien sûr. »
« Le contrat sera traité par les équipes. Pas ici. »
« D'accord. »
Pas humiliation.
Pas pouvoir utilisé comme arme.
Simple limite.
Nous avons rejoint notre table.
Mais je sentais les regards d'Élodie dans mon dos.
Plus tard, après le dîner, elle me trouva près des toilettes.
Seule.
« Claire. »
Je me retournai.
Elle avait l'air moins sûre d'elle.
« Je suis désolée pour ce que j'ai dit. »
Je la regardai.
« Pour ce soir ? »
Elle hésita.
« Oui. Et… avant. »
« Avant quand ? »
Elle soupira.
« Tu vas vraiment me faire tout dire ? »
« Oui. »
Elle serra les lèvres.
« Quand tu as épousé Julien. Quand on s'est moqués. Quand maman et papa t'ont mise à l'écart. »
Je sentis mon corps se tendre.
« Ils ne m'ont pas mise à l'écart seuls. »
Elle baissa les yeux.
« Je sais. »
« Tu étais là. »
« Oui. »
« Tu as ri. »
« Oui. »
« Tu m'as dit que je reviendrais quand j'aurais besoin d'argent. »
Elle ferma les yeux.
« Oui. »
Quatorze ans.
Et je me souvenais de chaque mot.
Élodie murmura :
« J'étais idiote. »
Je répondis :
« Tu étais adulte. »
Elle encaissa.
« D'accord. »
Puis :
« Je ne sais pas quoi dire d'autre. »
« Tu n'as rien à dire maintenant. »
« Tu ne veux pas qu'on parle ? »
Je regardai la salle.
Les lumières.
Les robes.
Les hommes en costume.
Tout ce que ma famille avait valorisé.
Puis je regardai ma sœur.
« Je veux savoir si tu es désolée parce que tu as compris quelque chose sur moi, ou parce que tu as découvert que Julien a de l'argent. »
Son visage changea.
« C'est injuste. »
« Peut-être. »
« Je suis venue te parler avant même de savoir combien vous avez. »
« Après avoir appris qu'il contrôle le site du contrat de ton mari. »
Silence.
Elle ne pouvait pas répondre.
Je continuai :
« Je ne veux pas une réconciliation basée sur le fait que nous sommes devenus acceptables selon les critères de la famille. »
Elle baissa la tête.
« Alors qu'est-ce que tu veux ? »
La question était honnête.
Je pris le temps.
« Je veux que tu comprennes que s'il était encore employé aujourd'hui, avec le même salaire qu'à vingt-quatre ans, je n'aurais pas fait une erreur en l'épousant. »
Élodie me regarda.
« Parce qu'il est bon pour toi. »
« Oui. »
« Et parce que tu l'aimes. »
« Oui. »
Elle hocha lentement la tête.
« Je crois que je comprends. »
« Tu commences peut-être. »
Elle eut un petit sourire triste.
« Toujours aussi gentille. »
Je presque souris.
« Toujours ta sœur. »
Elle pleura.
Pas beaucoup.
Juste assez.
Puis elle dit :
« Maman est malade. »
Je me figeai.
« Quoi ? »
« Cancer du sein. Stade précoce. Elle va être opérée. »
Je n'avais rien su.
« Depuis quand ? »
« Deux mois. »
Mon cœur se serra.
« Pourquoi personne ne m'a appelée ? »
Élodie me regarda.
« Elle ne voulait pas. »
Évidemment.
Même malade.
Toujours fière.
« Papa ? »
« Il fait comme si tout allait bien. »
Je regardai le sol.
Quatorze ans de silence.
Et soudain, ma famille n'était plus une vieille blessure abstraite.
Ma mère avait peur.
Mon père aussi.
Élodie était devant moi.
« Elle pense encore que j'ai gâché ma vie ? »
Élodie essuya ses yeux.
« Je ne sais pas. »
Puis elle ajouta :
« Mais elle demande parfois de tes nouvelles à tante Sophie. »
Cette phrase me fit plus mal que je voulais l'admettre.
Après le gala, dans la voiture, Julien me demanda :
« Tu veux la voir ? »
Je regardai par la fenêtre.
« Je ne sais pas. »
« Tu n'as pas besoin de décider ce soir. »
« Toi, tu veux quoi ? »
Il réfléchit.
« Je veux que tu fasses ce qui te laissera le moins de regrets. Pas ce qui leur donnera le plus de satisfaction. »
Je le regardai.
C'était exactement pour ça que je l'avais épousé.
Pas son entreprise.
Pas son argent.
Lui.
Le lendemain du gala, Élodie m'envoya une photo ancienne.
Nous deux.
Adolescentes.
Assises sur le capot de la première voiture de papa.
Je portais un pull trop grand.
Elle avait un appareil dentaire.
Au dos, notre mère avait écrit :
« Mes deux filles, toujours ensemble. »
Je regardai la photo longtemps.
Puis Élodie écrivit :
« Je sais qu'on n'est plus ces filles-là. Mais je pense souvent à elles. »
Je ne répondis pas tout de suite.
Parce que c'était précisément ce qui rendait tout difficile.
Nous n'avions pas toujours été éloignées.
Élodie avait dormi dans mon lit après sa première rupture.
J'avais menti pour elle quand elle était rentrée trop tard.
Elle m'avait aidée à réviser mes examens.
Nous nous étions connues avant l'argent, les mariages, les jugements.
Puis, petit à petit, nous avions adopté les valeurs de nos parents de façons différentes.
Moi, je les avais contestées.
Elle, elle les avait absorbées.
Ça ne rendait pas ses paroles moins blessantes.
Mais ça rendait la perte plus réelle.
Je finis par répondre :
« Moi aussi. »
Elle écrivit :
« Est-ce que tu crois qu'on peut retrouver quelque chose ? »
Je pris le temps.
« Pas ce qu'on avait. Mais peut-être quelque chose de nouveau. »
Trois points apparurent.
Puis :
« Je prends. »
Ce n'était pas un pardon.
Ce n'était même pas une promesse.
Mais pour la première fois depuis quatorze ans, nous avions parlé sans que l'une de nous essaie de gagner.
Avant de rentrer, je relus encore une fois notre échange. Je compris que je n'attendais pas d'Élodie qu'elle efface le passé. J'attendais surtout qu'elle cesse de le minimiser. Cette différence me calma. Pour la première fois, je pouvais envisager une relation avec elle sans me demander si je devais trahir la femme que j'étais devenue.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Le contrat de Marc révéla un problème qui n’avait rien à voir avec notre famille
Le mari de ma sœur pâlit lorsqu’il reconnut enfin mon « pauvre soudeur »
Part 2 of 5

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